Avec les yeux

 

Poussant son chariot dans les allées du supermarché, escorté par ses deux jeunes enfants qui s’arrêtaient à chaque pas devant cet étalage de merveilles mirobolantes, un père de famille au bord de l’exaspération a lâché cette phrase étrange : « Les enfants, on regarde avec les yeux ! » J’imagine qu’il voulait dire : « On touche avec les yeux ! » Rituelle formule, qu’il a dû entendre pendant sa propre enfance et qui se transmet de génération en génération. Mais peut-être, au moment de la prononcer, a-t-il jugé qu’au sens strict elle ne voulait rien dire : en réalité, on ne touche pas avec les yeux. Avec les yeux, on regarde. Toucher avec les yeux, c’est un non-sens. Du coup, la phrase magique est devenue : on regarde avec les yeux. Le genre d’évidence qui, si j’ose dire, crève les yeux. Et dont la portée dissuasive est nulle. Je me suis mis dans la tête de ses enfants : on le sait bien, qu’on regarde avec les yeux ! Comme on parle avec la bouche et qu’on écoute avec les oreilles ! On n’est pas débiles, quand même ! Qu’est-ce qu’il veut dire, notre papa ? Il déraille ou quoi ? Mais les deux enfants n’ont pas moufté. Ils ont sagement enregistré la sentence paternelle, comme si c’était parole d’évangile. Un jour, me suis-je dit, ils liront Le Petit Prince : « L’essentiel est invisible pour les yeux. On ne voit bien qu’avec le cœur. » Peut-être alors se demanderont-ils si le Petit Prince a jamais mis les pieds dans un supermarché avec son papa…

Commentaires